Un sentiment d’inachevé…

Publié le par Patrice Dusablon

Par Patrice Dusablon

 

Gilles Villeneuve était un pilote exceptionnel. C’était aux yeux de beaucoup l’incarnation parfaite du pilote de course. A l’image du Commendatore lui-même, qui préférait encore voir ses pilotes casser en tentant à tout prix de gagner, plutôt que d’assurer un résultat. Les tifosis ont toujours attendu de leurs pilotes qu’ils donnent le maximum, même lorsque leur monoplace n’est pas assez compétitive. Et s’ils gagnent, et bien qu’ils le fassent avec panache, avec les tripes. C’est pour cela qu’ils adulaient Villeneuve. Le Canadien demeure d’ailleurs, encore aujourd’hui l’un des pilotes préférés des fans de la Scuderia. Et ce, malgré qu’il n’ait jamais été sacré champion du monde.

 

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Gille Villeneuve, 18 janvier 1950 - 8 mai 1982

 

Gilles incarnait la maîtrise de la vitesse, comme à Monaco où la tête inclinée vers l’intérieur du virage, ses mains maniant le volant à la vitesse de l’éclair, il gardait le pied enfoncé sur la pédale d’accélérateur, sa monoplace en travers. Ce pilotage incisif répondait à trois besoins essentiels pour lui : Le premier était un féroce esprit de compétition qui le poussait à être le meilleur en toutes circonstances. C’est pour cela qu’il pilotait toujours à la limite. La deuxième était de tirer le maximum de sa machine, offrant alors au public un spectacle hors norme. Villeneuve était un fou de vitesse, tout simplement. S’il y a bien une chose qui le rendait heureux par-dessus tout, c’était de flirter avec la limite.


Le meilleur exemple de cet état d’esprit est probablement séance d'essais sur la piste complètement détrempée du circuit de Watkins Glen en 1979. "Lorsque nous l'avons vu sortir sous la pluie, nous nous sommes dit 'Il faut voir ça'," se souvint le journaliste reconnu Dennis Jenkinson. "Quelques membres de la presse, qui pensent tout savoir, ne prennent pas la peine de sortir lorsqu'il pleut. Mais j'étais au virage en train de le regarder et tous les purs et durs de la presse étaient avec moi. Il fallait que nous voyions ça. C'était quelque chose de spécial. Ah, il était fantastique ! Il était incroyable !"

 

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Gilles fut 11 secondes plus rapide que tous

 

Nigel Roebuck fut un autre 'pur et dur' qui affronta les éléments et vit la performance en personne. "Gilles était le seul gars qui vous forçait à chercher un virage pour une séance d'essais, car vous saviez que là où tous les autres suivraient une ligne comme sur des rails, Gilles valait la peine d'aller voir. Cette journée sous la pluie à Watkins Glen était pratiquement incroyable. Ce l'était véritablement."


"Vous pourriez croire qu'il avait 300 chevaux de plus que quiconque. Ça semblait tout simplement impossible. La vitesse à laquelle il voyageait n'avait rien de commun avec quiconque. Il était 11 secondes plus rapide. Jody était le deuxième plus rapide et il ne pouvait y croire, il disait qu'il s'était pétrifié ! Je me souviens de [Jacques] Laffite dans les puits ayant un fou rire et disant 'Pourquoi on se donne la peine d'essayer ? Il est différent de nous tous. Sur un autre niveau.'"


De retour aux puits, Villeneuve retira son casque et afficha un sourire radieux aux gens rassemblés dans le paddock, qui le regardaient avec incrédulité. "C'était amusant," il a dit. "J'étais à fond en cinquième sur la ligne droite, à peu près 260km/h. Ça aurait dû être plus vite mais le moteur a eu un raté et tomba de 600 tours/minute. Si ce n'avait été de ça j'aurais pu aller plus vite, mais j'aurais peut-être eu un crash."


Mais ses coups d’éclats à eux seuls, ne peuvent expliquer l’engouement qu’il suscitait auprès des tifosis. Gilles avait quelque chose en plus, ce petit plus qui fait la différence entre un grand champion et un simple pilote de course. Comme Senna, qui connaîtra, 12 ans plus tard, le même destin tragique. Villeneuve était un pilote charismatique, honnête, sincère et humble. Cette simplicité le rendait attachant.

 

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Pas étonnant qu’il ait acquis le respect d’Enzo Ferrari qui parle de lui ainsi « Certains l’ont surnommé l’Aviateur, alors que d’autres le croyaient fou. Des critiques s’élevèrent déjà le jour ou il disputa ses premières compétitions en motoneiges, et bien que je le comparais souvent à Nuvolari, on me reprocha de l’avoir engagé. Mais par son style flamboyant, sa maîtrise, la manière dont il changeait de vitesse et freinait, il nous montra ce qu’un pilote devait faire pour défendre sa position ou faire face à une situation inattendue. Il fut un véritable champion et un don au monde entier, apportant la gloire à l’écurie Ferrari. Je l’aimais beaucoup. »


Un champion sans titre


Gilles Villeneuve est né le 18 janvier 1950 à Berthier ville, une petite bourgade du Québec, proche de Montréal. Son père était accordeur de piano et subvenait ainsi aux besoins de la famille. L’adolescence du jeune homme fut d’avantage centrée sur les activités en plein air que sur l’école. Il attrapa très tôt le virus de la vitesse. Que se soit sur son vélo ou sur les genoux de son père qu’il encourageait à doubler les autres automobilistes. C’est au guidon de motoneiges que le talentueux pilote débuta en compétition. Pilotant, déjà, avec fougue sur les pistes verglacées. Il remporta plusieurs victoires couronnées par 2 titres mondiaux. Il avouera que cette expérience avait contribué à sa maîtrise d’une monoplace de formule 1.

 

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Ensuite il s’engagea dans des épreuves de dragster dans lesquelles il préparait lui-même sa voiture. Mais il fut vite lassé par ce défi qui consistait seulement à accélérer en ligne droite. Il prit alors part aux courses de stock-car. Mais une fois encore, il fut vite lassé par cette discipline. En cause, la forme uniquement ovale des pistes. C’est une visite à l’école de pilotage de Jim Russel à Mont-Tremblant qui le persuada définitivement que seules les courses sur circuits pourraient lui apporter ce qu’il recherchait : le frisson ! Cette découverte faite, il s’engagea dès 1973 dans un championnat provincial de Formule Ford et remporta 7 courses sur les 10 que comptait la saison.

 

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Gilles débuta sur une Mustang comme celle-ci

 

Un an plus tard, il sévit en formule Atlantic (F2 américaine). Malheureusement, à cause d’un matériel inférieur à celui de ses adversaires, le valeureux pilote ne parvient pas à se distinguer. En 1975, il surmonta ce problème lors d’une épreuve disputée sous la pluie à Maritcha. Il y domina ses concurrents avec brio, encore une marque de fabrique des grands. Cette victoire s’avéra déterminante pour la suite de sa carrière.

 

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En 1976, il intégra une équipe de pointe, Doug Shierman Racing. Pendant 2 saisons, Gilles Villeneuve domina ce championnat devant des pilotes comme Keke Rosberg, futur champion chez Williams en…1982. Le principal problème de Villeneuve était l’argent. Il en manquait cruellement et ses nombreux succès n’y changeaient rien. S’il voulait s’en sortir et rejoindre le rang très fermé des pilotes de Grand prix, le Québécois comprit qu’il devait se faire connaître auprès des spécialistes de la catégorie reine. Pour ce faire, il choisit la course de Trois Rivières. C’était une course richement dotée ou étaient engagés James Hunt, Alan Jones et Patrick Tambay, l’étoile montante de la F2.

 

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C’est grâce au soutient de son ami Gaston Parent, qui devint son manager, qu’il peut participer à cette course. Encore une fois, Gilles fait parler son talent. Pôle position et victoire, ce jeune pilote impressionne. Au point que James Hunt suggéra à Teddy Mayer, le patron de McLaren à l’époque, de s’intéresser à lui. C’est comme çà que Villeneuve se vit confier la troisième McLaren à Silverstone en 1977. Aux essais il ne commit pas moins de 19 tête-à-queue, causés par sa recherche perpétuelle de la limite. Il se qualifie néanmoins à une belle 9ème place. En course, il occupait la 4ème position avant de devoir rentrer aux stands. Une jauge défectueuse indiquait une température d’huile trop élevée. Il perdit 6 places dans l’aventure.


Sa performance ne passe pas inaperçue aux yeux du Commendatore Enzo Ferrari qui l’engagea pour la saison 1978, McLaren lui ayant préféré Patrick Tambay. C’est donc chez Ferrari qu’il dispute la saison 1978, aux côtés de Carlos Reutman qui héritait d’une situation enviable. Lauda « mis dehors » après 4 saisons, 18 succès et 2 titres de champion du monde, il devenait le leader officiel de la Scuderia. Au volant de la voiture championne du monde en 77, Villeneuve semblait parti pour la gloire. Malgré un début difficile, Gilles signa sa première victoire chez lui à Montréal pour le dernier Grand Prix de la saison.

 

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Cet engagement fut amplement critiqué à cause de l’inexpérience du pilote et de sa réputation de tête brûlée. « J’ose penser que Ferrari est aussi capable de former des pilotes » déclara Enzo Ferrari « Certain estiment que Villeneuve est fou, moi j’estime qu’il faut lui donner sa chance. » Villeneuve donnait toujours le meilleur de lui, et ce quel que soit son classement à l’arrivée d’un Grand prix. Son pilotage incisif lui valait soit de terminer en bonne place soit de casser la mécanique ou encore de sortir de la piste. Au point qu’un jour Enzo Ferrari le traita de « Prince de la destruction ».

 

 

Parmi les plus beaux exploits de Villeneuve, l’on se souvient surtout de l’extraordinaire duel qui l’opposa à René Arnoux lors des derniers tours du G-P de France 79. Qui fut sans doute l’une des passes d’armes les plus spectaculaires de l’histoire de la F1. La Ferrari et la Renault se touchèrent plusieurs fois, sortant sur les bas côtés. Aucun des deux pilotes ne voulant céder. Finalement c’est Villeneuve qui conserva l’avantage, de peu. Autre moment fort de la carrière du champion : le Grand prix de Zandvoort 1979.

 

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Le Québécois prend l’avantage sur la Williams d’Alan Jones dans le virage Tarzan. Alors qu’il mène la course, il est victime d’une crevaison lente et part en tête-à-queue. Le tour suivant, le déchappage soudain du pneu propulse la Ferrari dans le décor. Villeneuve attend un moment, engage la marche arrière, et retourne en piste en espérant regagner les stands. Il négocia chaque virage avec prudence. Enfin arrivé à bon port, le pilote gesticula vers ses mécaniciens pour qu’ils lui remettent sans tarder une nouvelle roue. Il fallut une certaine force de persuasion pour le convaincre que sa monoplace n’était pas réparable. « Tant qu’elle roule, je peux la piloter. », déclara-t-il à sa descente de voiture.


Villeneuve était à mille lieues du stéréotype habituellement associé à l’image du pilote de Grand prix. Il était toujours prêt à signer des autographes ou à discuter avec ses supporters. Il était aussi particulièrement aimé des journalistes pour qui il était toujours disponible. Les médias appréciaient son flegme et son insouciance, ainsi que sa force de caractère et de sa candeur. Il était le premier à reconnaître ses erreurs, il ne mettait jamais sa voiture ou un autre pilote en cause.


En 1979, il aurait pu décrocher le titre suprême, mais il respecta les consignes d’équipes, et laissa gagner son équipier Jody Scheckter. Cela se passa moins bien avec Didier Pironi, l’amitié entre les deux se dégradant très vite après le G-P de Saint-Marin 1982. Les Renault de René Arnoux et Alain Prost partent en première ligne, devant les Ferrari de Gilles Villeneuve et Didier Pironi. Prost abandonne rapidement (moteur) et une lutte intense débute entre les trois autres, qui s’échangent la première place.

Arnoux subit lui aussi un bris de moteur et les deux Ferrari sont en tête. Les pilotes continuent de se bagarrer, pour la plus grande joie du public italien. Puis arrive le panneau « Slow», montré aux deux pilotes. Villeneuve comprend qu’il faut dès lors sauver de l’essence (le V6 turbo Ferrari était plutôt gourmand) et que les positions vont rester telles qu’elles jusqu’à la fin. Il ne surveille plus ses rétroviseurs.

 

 

Mais dans le dernier tour, Pironi surprend Villeneuve avec une manoeuvre osée (il passe tout juste sous son museau dans une grande courbe rapide) pour prendre la tête et ainsi gagner la course. Se sentant lésé, trahi, Villeneuve jure qu’il ne lui adressera plus jamais la parole. On connaît la suite.

 

Vendredi 7 mai. Gilles Villeneuve débarque de son hélicoptère seul, le reste de la famille étant resté à Monaco car la communion de la petite Mélanie se déroulait le même jour. Il était soucieux, son affabilité habituelle faisant place à une mine renfermée et grave.


Avant le début des essais, le Canadien clama son intention de prendre sa revanche. Lors de la première séance de qualification, il ne réalisa que le cinquième temps, devant Pironi. Le soleil fit son apparition lors de la deuxième séance. La pole serait une affaire réservée exclusivement aux pilotes Renault, supérieurs à leurs adversaires. A quinze minutes du terme, Didier Pironi devance Gilles Villeneuve. Le Québécois s’élance plus déterminé que jamais. Il réalisa son meilleur chrono, mais décida de poursuivre ses efforts pour devancer Pironi. Il négocia avec rage la chicane au bout de la ligne droite, puis disparut derrière la butte et fila vers son destin.


Devant lui, il y avait la March n°17 au ralenti. Mass vit Villeneuve débouler dans ses rétros et choisit de se ranger prudemment sur le côté droit de la piste : « J’ai vu Gilles et j’étais persuadé qu’il me dépasserait par la gauche, déclara Mass. Je n’en ai pas cru mes yeux lorsque je l’ai vu s’envoler après m’avoir heurté à l’arrière droit. »


La Ferrari fut catapultée dans les airs, faisant une série de cabrioles avant de retomber museau. La monoplace se plia et recommença une série de pirouettes effroyables. La force du choc fut telle que les fixations du baquet cédèrent. Le pilote fut propulsé en plein vol et retomba 10 mètres plus loin dans les filets de protection.


Un premier médecin 35 secondes après le drame effectua un massage cardiaque pour réanimer le pilote, en vain. Alerté par un drapeau rouge ; le professeur Sid Watkins arriva à 13h52. Mais il dut bien constater que la situation était désespérée. « Ses pupilles étaient dilatées et son corps paraissait flasque. Aucun dommage corporel n’était apparent, ce qui m’incita à croire à une rupture des vertèbres cervicales, probablement dés l’impact initial. »


Le Québécois fut maintenu en vie et transporté à la clinique universitaire de Louvain, où un examen radiologique confirma l’hypothèse du professeur. Il téléphona immédiatement à Jody Scheckter à Monaco lui demandant d’aller au domicile des Villeneuve sur les hauteurs monégasques.


Joanne, sa femme, fit face à la situation. Ils se recueillirent une dernière fois en silence avant qu’elle ne donne son consentement au débranchement de l’appareil respiratoire. Gilles Villeneuve fut déclaré mort à 21h12. La Scuderia reçu des milliers de lettres dans les semaines qui suivirent le décès du pilote, dont cet émouvant message : « Salut Gilles. Lorsque tu es partit, mon cœur et mes rêves se sont brisés, et je ressens comme un immense vide, qui ne sera sans doute jamais comblé. Le soir, je regarde le ciel et j’observe les étoiles. Tu es celle qui brille au firmament, plus étincelante que jamais. J’espère que tu auras trouvé un circuit tous là-haut au paradis, où tu pourras conquérir de nouvelles Victoires. Adieu Gilles. »

 

Publié dans Hommage

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