Kimi Räikkönen, le pilote à l’ancienne qui a de l’avenir

Publié le par Patrice Dusablon

Par Thierry Le Bras

http://circuitmortel.hautetfort.com

 

Pilote à l’ancienne Kimi Räikkönen ?  Peut-être. Sans doute même. Et si c’était lui qui avait raison dans son approche de la course et des médias ?

 

Car après tout, le fait de privilégier le plaisir de piloter aux paradis artificiels qui règnent sur une F1 en pleine crise d’indigestion de ses excès et de ses dérapages incontrôlés ne saurait être considéré comme un défaut. Notre époque trouve refuge dans la mode Vintage. Si elle ne s’écrase pas contre les murs avant, la F1 du XXIème siècle devra se retourner vers des hommes comme Kimi pour la sauver du naufrage total.

 

 

Tout à coup, je ressens le besoin irrésistible de m’inspirer de Charles Aznavour, valeur sûre au-delà des modes passagères s’il en est. Alors, je me souviens d’un temps que les moins de 50 ans ne peuvent pas connaître. C’est vrai que Montlhéry en ce temps-là accueillait les pilotes jusque dans de vraies courses et que les humbles écuries qui leur servaient de nids ne payaient pas toujours de mine, qu’elles criaient même famine … mais le public reconnaissait les authentiques champions.

 

Pilote à l’ancienne ? Oui, et alors ?

 

En ce temps-là, celui des sixties, des seventies et du début des années 80, Jim Clark n’hésitait pas à s’engager en rallye. Jackie Stewart, Jacky Ickx et François Cevert couraient régulièrement en groupe 2, c'est-à-dire dans des épreuves réservées aux voitures de tourisme spécial. Vainqueur de nombre de grandes épreuves et postulant à la F1, Gérard Larrousse prenait le départ du Monte-Carlo au volant d’une Alfa Roméo 2000 GTV et y remportait le groupe 1 cinq mois avant de gagner Le Mans sur Matra en compagnie d’Henri Pescarolo. Didier Pironi, grand animateur du Championnat du monde de F1 1982 n’hésitait pas à sortir du cockpit de sa F1 et à courir l’Agaci 300 sur une Ferrari P4, juste pour le plaisir. Alors, si les pilotes à l’ancienne, c’est ça, vive les pilotes à l’ancienne et merci à Kimi Räikkönen d’en faire partie. Après tout, Nigel Mansell aussi fut victime de bien des perfidies et aujourd’hui, tous les spécialistes reconnaissent qu’il fut un des tout meilleurs coups de volant de l’histoire de la F1.

 

 

De nos jours, il ne manque pas de pilotes drivés par des gestionnaires d’image qui ne se baladent qu’avec attaché-case, garde du corps, tronche en biais comme une marquise, carte Sim accessoire d’un portable greffé sur l’oreille et qui oublient le principal, le bonheur de poser les fesses dans un baquet et de se défoncer au volant. Comment cet univers-là pourrait-il comprendre un homme sain et droit comme Kimi qui affirme : « Je crois que je suis un bon terrien ; mais il est certain que je n’aime pas exposer mon territoire. Je ne suis pas un m’as-tu vu. Je suis quelqu’un de discret. Je n’aime pas que des gens viennent fourrer leur nez dans ma vie ».

 

Alors, j’imagine les têtes de quelques enfants gâtés du milieu des circuits quand ils ont appris à la fin de l’année 2008 que Kimi Räikkönen, Champion du monde de F1 2007 sur Ferrari, allait participer à plusieurs rallyes au volant d’une Fiat Grande Punto Abarth S 2000, voiture à quatre roues motrices équipée d’un moteur 2 litres atmosphérique développant 280 cv et pesant environ 1.150 kilos.

 

 

Kimi allait se faire plaisir sur un type d’épreuves qu’il découvrait. Il commença son expérience à l’Artic Rallye. Naturellement humble et raisonnable, il savait qu’il n’allait pas exploser les spécialistes de la discipline d’entrée. Il s’est amusé, il a appris, et il a enchanté le public. Les photos du Champion du monde 2007 en action montrent clairement qu’il ne s’est pas contenté de faire du tourisme. Treizième au général, Kimi termina ce rallye premier des S 2000.

 

D’autres rallyes suivirent. Au mois d’août, plutôt que d’aller se faire bronzer dans un paradis de milliardaires et jet-setteurs au milieu de people à la recherche de visibilité médiatique, Kimi a pris le départ du Rallye de Finlande, une épreuve particulièrement difficile inscrite au calendrier du championnat du monde de la discipline. Qui pourrait mieux apprécier ses qualités et ses facultés d’adaptation que notre Sébastien Loeb, quintuple champion du monde des rallyes. « Selon moi, il (Kimi) s’est montré performant, commenta notre Seb après l’arrivée. Il n’était qu’à une seconde par kilomètre de Juho Hanninen et le meilleur pilote de sa catégorie. Effectuer cela en Finlande, pour sa première participation, c’est remarquable… » Sébastien Loeb avoua expressément avoir été impressionné par les performances de Kimi.

 

 

Un champion du monde de F1 en rallye, c’est vraiment une belle image. Un Champion du monde qui envoie dans une discipline qui n’est pas la sienne, cela prouve qu’il pilote par passion et pas par jouer les stars dans un univers d’artifices et de luxe indécent.

 

La F1 est un monde sauvage

 

La F1 est un sport de brutes. Olivier Panis en parle comme d’un combat de rue. Felipe Massa a déjà comparé la violence du processus de qualification à celle d’un match de boxe. Pourtant, dans ce contexte guerrier, Kimi, l’homme discret venu du froid, fait flotter un vent de fraîcheur sur la discipline en offrant aux vrais amateurs de sport auto l’image d’une passion authentique pour le pilotage à l’écart de la politique, des calculs, des paillettes et des aspirations de certaines et certains journalistes qui voudraient qu’il leur donne plus. Plus de quoi d’ailleurs ???

 

 

Tous ceux qui ont travaillé avec Kimi vantent sa loyauté exemplaire.

 

« Même dans les pires moments, il n’a jamais critiqué l’écurie pour son manque de fiabilité », constate Norbert Haug.

 

« J’apprécie Kimi car c’est un pilote talentueux, rapide, courageux et qui ne se plaint jamais », ajoute Jean Todt à son sujet.

 

« Kimi est un mec réglo. Je ne l’ai jamais vu jouer le moindre tour politique, témoigne Felipe Massa. Il est clair. Clair dans le boulot, clair dans ses rapports avec les autres… »

 

Un peu froid Kimi ? Sans doute. Pourtant, un cœur d’or bat sous le self-contrôle à toute épreuve du pilote Ferrari.

 

Une anecdote démontre la gentillesse naturelle de Kimi et une capacité à l’échange que ne soupçonnent pas toujours les journalistes qui l’interviewent après les Grands-Prix.

 

 

Le samedi du Grand-Prix de Monza 2006, AUTOhebdo teste le caractère « cool » ou non des stars du paddock en envoyant un gamin de 11 ans qui parle plusieurs langues leur demander des autographes. Voici le texte de l’encadré concernant Kimi :

« La conversation s’engage assez simplement. Kimi et Daniel (l’enfant « espion ») s’aperçoivent qu’ils habitent, en Suisse, des villages voisins. Ils parlent de moto, de karting et d’eux. Si bien que Daniel oublie de lui demander son autographe. Sans plus de précautions, l’enfant se pointera à l’entrée du box, juste avant les essais. Et Kimi, très cool, de le lui signer avant de partir en piste. Rappelons qu’il signait à 14 heures la pole position. »

 

A l’écart des caméras, sans calcul pour son image car il croit avoir affaire à un jeune fan anonyme, Kimi se montre très simple, très naturel, et lui fait spontanément plaisir. C’est ça, un immense champion !

 

Certains esprits chagrins lui reprocheront certes d’aimer la fête. Je conclurai en réponse que cela prouve tout simplement qu’il est humain et qu’il vaut toujours mieux un copain qui boit un pot avec vous qu’un faux ami qui part avec votre portefeuille ou fouille dans vos dossiers secrets comme ça arrive dans certaines soirées, fussent-elles mondaines.

 

Kimi est un des plus grands pilotes du plateau

 

Champion du monde 2010 ou pas, collectionneur de titres ou non dans les prochaines années, Kimi Räikkönen méritera une place de choix dans l’histoire de la F1 contemporaine.

 

D’entrée, Kimi fut un champion précoce qui démontra que la valeur n’attend pas le nombre des années. De 9 à 20 ans, il aura remporté des courses dans toutes les catégories par lesquelles il est passé. L’année de son vingtième anniversaire consacrera son passage à la monoplace. Troisième de sa première épreuve, il remporte ensuite quatre courses. Il entre dans le XXIème siècle avec une furieuse envie de gagner. En 2000, il participe à 10 épreuves du championnat britannique de Formule Renault et en remporte 7 après avoir signé 6 pôle positions et 7 meilleurs tours en course. Son programme comprend aussi 3 manches du championnat européen de Formule Renault. Il réalise 2 positions de pointe, 2 victoires et 2 meilleurs tours en course.

 

 

Pour 2001, il gagne un joli cadeau, un passeport pour un essai en Formule 1 chez Sauber. Le test se déroulera au Mugello. Kimi convaincra Peter Sauber, le patron du team. Après 17 courses seulement en monoplace, il deviendra pilote titulaire en F1 au côté de Nick Heidfeld.

La FIA se fera un peu tirer l’oreille pour lui accorder sa Super-licence. Il l’obtiendra finalement pour une sorte de « période d’essai » de six courses. Et comme dès son premier Grand Prix, il se classe sixième et marque son premier point, l’examen de passage se résumera à une simple formalité. Kimi a désormais sa place dans le peloton et il attire l’attention d’un patron de top team, Ron Dennis. En 2002, la carrière du jeune prodige finlandais poursuit donc son ascension fulgurante. Kimi intègre l’écurie McLaren. Il va passer tout près de sa première victoire à Magny-Cours et se classe finalement second. Le chat noir qui ronronne trop souvent dans son habitacle le griffera souvent. Qu’importe, la victoire sourira bientôt. L’entrée de Kimi dans le club des vainqueurs de Grands-Prix se fera au GP de Malaisie 2003.

 

D’autres suivront, même si le manque de fiabilité de la McLaren-Mercedes le privera d’au moins un titre mondial. Son premier titre, c’est chez Ferrari en 2007 qu’il l’obtiendra, au terme d’une saison de concurrence  exacerbée, tant au sein de son écurie que face à des McLaren Mercedes qui bénéficient par l’opération de quelques malsains esprits – et longtemps à l’insu de Ron Dennis et staff du team - du savoir-faire piraté à Ferrari.

 

Estimé par Jean Todt, Kimi aura du mal à trouver sa place dans une Scuderia plus italienne, plus latine. Une évolution de Ferrari qui se soldera d’ailleurs par un nombre très important d’erreurs grossières du team, comme par exemple celle qui détruisit dès avant le départ toutes ses chances au GP de Monaco 2008. et tant d’autres…

 

 

Ferrari n’a pas su fournir une bonne monoplace à ses pilotes en 2009. Et pourtant, Kimi en tire un excellent parti depuis l’été. Sa victoire à Spa, un circuit d’hommes, un tracé pour pilotes aux gros cœurs, démontre qu’il n’a rien perdu de ses qualités de pilote pourvu que son team lui fournisse une monoplace à peu près acceptable et un tout petit minimum d’attention. Les autres podiums de la seconde partie de la saison confortent cette certitude. Kimi Räikkônen reste un des pilotes les plus forts de la Formule 1. Kimi, c’est l’homme de base qu’il faut dans un top-team. S’il parle peu, il agit énergiquement et bien. Une piste, ce n’est Secret Story, ce n’est pas, ou en tout cas, ça ne devrait pas être, de la télé poubelle. Les valeurs humaines positives que véhicule Kimi  représentent en outre un vrai plus pour ses partenaires. Ses qualités naturelles en feront un vecteur de communication précieux pour sa future écurie comme pour ses sponsors.

 

Il existe une vie après  Ferrari

 

Ferrari l’a évincé comme elle devra très probablement écarter Felipe. Le monde de la haute finance a ses exigences qui ne s’embarrassent ni de principes ni de reconnaissance. Quand les banquiers et les spéculateurs se substituent aux entrepreneurs, aux capitaines d’industrie, aux vrais patrons, les « valeurs » et les méthodes de gestion changent. Le monde en fait l’amère expérience, même celui du sport. Son départ de chez Ferrari sera peut-être finalement une bonne chose  pour Kimi compte tenu de l’évolution de la Scuderia depuis que Jean Todt l’a quittée, En apprenant la rupture du contrat de Kimi et en lisant de nombreuses appréciations qui me confortent dans l’idée que je ne suis pas le seul à penser que Felipe n’aura pas la possibilité de défendre ses chances l’an prochain au sein de la Scuderia, une phrase terrible m’est revenue en mémoire, une phrase d’Olivier Gendebien au sujet d’Enzo Ferrari. Le Commandatore, s’il construisit un mythe de la course automobile et donna naissance à l’écurie la plus prestigieuse du monde, avait un énorme défaut. Il n’était pas tendre avec ses pilotes. Il était capable de décider d’une disgrâce brutale sans raison objective et de se montrer fort déloyal. De grands champions comme John Surtees en firent l’amère expérience. Certains se rappelleront la mise à l’écart injuste et humiliante que subit le Champion du monde anglais au Mans 1966. Cette tendance naturelle d’Enzo Ferrari inspira même le scénario de Grand-Prix, le fameux  film de John Frankenheimer où Yves Montand entre dans la peau d’un pilote Ferrari.

 

« Hitler et Mussolini, des enfants de chœur à côté d’Enzo Ferrari », déplorait Olivier Gendebien.

 

Hitler et ses suppôts sont parfois invités ou célébrés au banquet médiatique de la F1 contemporaine. Sans choquer beaucoup de convives. Une preuve du danger de l’indifférence à la montée des extrémismes bien sûr, et aussi une démonstration éclatante que certains acteurs et spectateurs du théâtre de la F1 du XXIème siècle accommodent leur petite cuisine à la sauce de tous les arrangements pourvu qu’ils dégagent l’arôme du dieu dollar $$$$$. Mais quand un homme de la personnalité d’Olivier Gendebien s’exprimait, ce n’était pas pour vanter « l’efficacité » du dictateur criminel. Il convient bien sûr de tempérer la phrase d’Olivier Gendebien dans la mesure où les manœuvres au sein d’une entreprise, fût-ce une écurie automobile, ne génèrent pas les mêmes conséquences que l’Holocauste et la fureur meurtrière des nazis. Mais tout de même, pour qu’un homme de la classe et de l’intelligence d’Olivier Gendebien ait utilisé cette comparaison, il fallait qu’il ait beaucoup souffert au sein de la Scuderia. Pressions conjointes de l’écurie et d’une certaine presse sans doute.

 

 

La Scuderia de l’après-Todt aurait-elle renoué avec ces pratiques dénoncées par Olivier Gendebien ? L’avenir nous apportera prochainement des éléments d’appréciation complémentaires à ce niveau.

 

En tout cas, il aura fallu beaucoup de courage et de passion à Kimi pour conserver son envie de piloter intacte ces deux dernières années. Car il n’est nullement exagéré de qualifier les attaques dont il fit l’objet de chasse à courre orchestrée contre lui  pour l’expulser de son baquet Ferrari. Une chasse à courre qui engloba aussi ses supporters d’ailleurs, tout au moins sur le Net.

 

Cet acharnement cruel et sanguinaire m’a rappelé un autre lynchage médiatique en règle, celui dont fut victime Aymé Jacquet, sélectionneur de l’équipe de France victorieuse à la Coupe de monde de foot 1998. Cloué au pilori, Aymé Jacquet a encaissé, il a souffert, il a failli tout plaquer, il est resté debout et il a gagné. Plusieurs années plus tard, il exposait encore  sa façon de penser sur ceux qui l’avaient trainé dans la boue. Il disait « les journalistes de *********, ce sont des incompétents et des malhonnêtes. Je ne leur pardonnerai jamais. »

 

Je ne crois pas que Kimi conservera la même rancœur vis-à-vis de ceux, journalistes et lobbyistes, qui ont lancé une vaste campagne pour le salir. Sa froideur et sa force de caractère l’en protègent. Il est au-dessus des bassesses des marchands du temple de la si prestigieuse Formula One.

 

 

Que va faire Kimi en 2010 ? A l’heure où nous mettons en ligne, nous ne connaissons aucune certitude. Il serait dommage que la F1 se prive d’un tel talent, à moins qu’elle se contente de devenir un cirque théâtralisé que des paris bien organisés contribueraient à rentabiliser un peu plus encore. Un spectacle comme une sorte de match de catch où tout, à commencer par les résultats, serait décidé par quelques grands manitous dansant au son du dollar $$$$$$$$$$$.

 

Je pense que des hommes comme Norbert Haug qui ne se trompent ni sur la valeur des hommes ni sur les performances des pilotes ne laisseront pas faire ça. Pour Kimi bien sûr, mais aussi pour la F1 en général.

 

Il existe une vie en F1 après Ferrari: Prost et Mansell l’ont démontré de la façon la plus éclatante qui soit, en remportant des titres de champions du monde après leur rupture avec la Scuderia. Les amateurs d’histoire de la F1 se rappelleront qu’entre Juan Manuel Fangio et Ferrari, le courant ne passa jamais non plus. Nico Rosberg a annoncé que les transferts pour 2010 réservaient encore de grosses surprises. Alors attendons l’annonce qui confirmera Kimi dans un bon baquet en 2010.

Publié dans Actualité

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Marc 21/10/2009 23:28


Article de qualité pour une F1 qui doit renouer un avec l'esprit d'entant, plus cool...