1994: « The Rain Man is gone »

Publié le par Patrice Dusablon

Par Patrice Dusablon

 

« Vous croyez que je suis rapide, attendez de voir mon neveu » Ayrton Senna. Cette petite phrase envers son neveu Bruno Senna montre bien ce qu’était Ayrton Senna, un leader charismatique aux valeurs humaines profondes, qui sait donner une « petite tape dans le dos » au bon moment, malgré un tempérament impitoyable en piste. C’est probablement pour ça, qu’à l’instar d'un Gilles Villeneuve, Senna occupe une place à part dans le cœur des fans de la discipline reine de la sport auto.

 

Bruno-Senna-1

 

Au-delà de son palmarès, qui est considérable, maître de la pluie et roi de Monaco, avec trois titres de champion du monde, 41 victoires, 614 points marqués, 65 pole positions, 80 podiums et 19 meilleurs tours en 161 départs, il était avant tout une personnalité charismatique. C’est ce qui fait la différence entre un pilote qui gagne un championnat et un champion. Son aura, son côté mystique, ses compétences humaines et sa forte personnalité ont fait de lui une des rares personnes pour qui le mot légende n’est pas trop fort!

 

 

Olivier Panis résume bien ce qu’était la personnalité de Senna dans le paddock « C’est le seul pilote qui m’a souhaité la bienvenue en F 1, se souvient-il. C’était sur le circuit d’Aïda, aux essais de mon second Grand Prix. J’allais aux toilettes ; je ne m’attendais pas à rencontrer qui que ce soit. Et il était là. Il m’a arrêté, et m’a dit, je te souhaite la bienvenue en Formule 1. C’est superbe, c’est un sport magnifique, mais il faut prendre son temps. Ne crois pas que tout va arriver en un jour. Prends ton temps et ça marchera. On ne se connaissait pas du tout, mais il s’est passé quelque chose. Ayrton Senna avait un côté humain que j’ai vraiment apprécié. Chaque fois que je le voyais après, sur les Grands Prix, il venait me dire bonjour. C’était vraiment très sympa. Ayrton était un sacré bonhomme. Je n’ai malheureusement pas pu le voir souvent. »

 

ayrton senna

Ayrton Senna, 21 mars 1960 – 1er mai 1994

 

C'est en 1984 que Ayrton Senna Da Silva débarque en formule 1 au sein de la modeste écurie Toleman-Hart. Senna réalise de bons débuts et marque même un point dés son deuxième GP seulement. La course suivante, à Saint-Marin il n'arrive pas à se qualifier. Mais à Monaco, sous la pluie, Ayrton surprend tout le monde. Partit en queue de peloton sur une piste détrempée, Senna déjoue les pièges tandis que les ténors de la discipline boivent la tasse. Il dépasse au culot le futur champion du monde Niki Lauda et revient sur Alain Prost leader de la course. Même s'il ne remporte pas la course, Senna vient de frapper un grand coup et marque les esprits. Le reste de la saison sera moins glorieuse avec un "retour à la normale" pour le jeune pilote. Il termine néanmoins la saison sur le podium d'Estoril aux côtés de Prost et Lauda.


En 1985, Senna quitte Toleman pour une écurie Lotus qui se remet difficilement de la disparition de son fondateur Colin Chapman. Pour cette saison 85 Lotus reçoit le soutien officiel de Renault ce qui laisse entrevoir le bout du tunnel pour cette grande équipe. Senna est associé à Elio De Angelis pour défendre les couleurs du team anglais. C'est le romain qui ouvre le score à Imola, mais Senna lui réponde de la plus belle des manières: en gagnant à Estoril sous la pluie. Ayrton gagne encore à Spa. Ayrton est apprécié du public pour son style spectaculaire et par ses ingénieurs pour sa capacité à analyser, à comprendre le comportement de sa monoplace. Le Brésilien est un excellent pilote et un fin metteur au point. Senna termine la saison à la 4ème place du championnat avec 38 points. Il roulera encore pour Lotus les deux années suivantes accumulant de l'expérience. En 87 il signe sa première victoire à Monaco théâtre de ses premiers exploits en 85. Cinq autres suivront durant sa carrière sur le tracé monégasque.

 

Lotus 97T

 

En 1988 Ayrton quitte Lotus pour l'écurie Mclaren. Il emporte avec lui le moteur Honda. Le défi est de taille pour le Brésilien qui aura pour équipier Alain Prost... Le duel entre les deux hommes est de toute beauté durant toute la saison 88 et se termine par une victoire de Senna au championnat. Si les relations entre les deux hommes semblent bonnes, elles ne le resteront pas longtemps. Prost juge que Senna est favorisé par l'équipe. Et sur la piste les deux pilotes ne se font pas de cadeau.

 

En 89 les choses tournent au vinaigre entre eux. A l'origine du litige un pacte de non agression non respecté par Senna au GP d'Imola. S'en suivra une guerre psychologique par médias interposés entre les deux champions. Au Japon les deux pilotes s'accrochent. Senna reprend la piste (poussé par les commissaires de piste) et remporte la course. Mais il sera disqualifié après l'arrivée et perd toutes ses chances de remporter le titre. Senna est furieux et s'en prend au président de la FIA: Jean-Marie Balestre dans la presse. Senna sera pendant un temps interdit d'inscription pour la saison 199O.

 

Phoenix 1990: ouverture du championnat du monde: Ayrton Senna est bien présent sur la grille de départ. Le duel avec Prost peut reprendre de plus belle, même si le Français est partit chez Ferrari. Le duel entre Senna et Prost se terminera à nouveau dans le bac à gravier de Suzuka, mais cette fois c'est le Brésilien qui est sacré champion du monde. Il vient de se venger de Suzuka 89!

 


En 91 Senna réalise un début de saison parfait, avec 4 victoires en autant de course. Dont une chez lui à Sao Paulo. En fin de saison il devra gérer le retour en flèche des Williams. En 92, les Williams seront intouchables. Senna ne peut rien faire contre cette voiture bourrée d'électronique. Il ne termine que 4ème du championnat derrière un jeune loup: Michael Schumacher. La saison suivante Prost effectue son retour en F1, chez Williams, et bloque par là même l'arrivée d'Ayrton. Senna, peu motivé à l'idée de revivre le scénario catastrophe de 92 pense prendre une année sabbatique ou bien à s'exiler aux USA dans le championnat Cart. Il fera même des essais avec le team Penske. Mais Senna prend bien le départ de la saison 93 à bord d'une Mclaren.


Cette année là, Senna dispose d'un contrat course par course avec son employeur. Il espère ainsi mettre la pression sur Ron Dennis pour qu'il obtienne un moteur Ford identique à celui qui équipe les monoplaces de chez Benetton. A Imola le Brésilien arrive dans le paddock à quelques minutes seulement du début des essais, l'accord entre lui et son team n'ayant été trouvé qu'au dernier moment.


Senna remporte 5 courses au total dont une magistrale sous la pluie (encore une) à Donington ou il réalise un premier tour d'anthologie. Plus tard, Gerhard Berger s'exprimera en ces termes sur la performance d'Ayrton Senna lors de cette course historique: "En raison de la faiblesse de son moteur Ford cette saison, Ayrton attendait des conditions de course spécialement difficiles pour montrer à chacun ce dont il était encore capable. A Donington, tout ce qu'il voulait c'était se retrouver premier à la fin du premier tour pour que chacun de ses adversaires ait l'air stupide. Et c'est exactement ce qu'il a fait!" Mais Senna ne peut rien contre la Williams de Prost et comme en 1992, laisse échapper le titre.

 


En 1994, Senna signe avec l'écurie Williams qui avait dominé les saisons précédentes. Avec la meilleure monoplace du plateau Ayrton peut voir la saison qui arrive avec optimisme. Et pourtant, dés les premiers tours de roue de la FW14, Senna se rend compte que sa tâche sera plus ardue que prévu. La nouvelle réglementation technique, qui bannit les aides électroniques, ce grâce à quoi Williams avait survolé les saisons précédentes, a pour effet de faire fondre l'avantage des voitures anglaises et de resserrer la hiérarchie.


La première course de la saison à lieu chez lui à Sao Paulo. Il sera dominé par la Benetton de Michael Schumacher. Il partira même à la faute en essayant de suivre le rythme de l'allemand. A Aïda, çà ne sera pas mieux. Partit une nouvelle fois de la pôle, Senna abandonne une nouvelle fois tandis que Schumacher s'impose pour la deuxième fois d'affilée. Senna ne se sent pas à l'aise au volant de la FW16. Puis Ayrton a perdu ses repères, Prost et Mansell ne sont plus là. Il n'est plus le jeune loup mais le "vieux" qu'il faut détrôner. En fait, Senna avait réalisé lors de la dernière course du championnat 93, à Aldélaïde en Australie, que son adversaire de longue date, Alain Prost, allait lui manquer.

 

prostsenna

 

Aussitôt la course terminée, Senna montre un tout autre visage de sa personnalité, bien différent du comportement qu’il avait adopté jusque maintenant face au Français. Il discute avec lui en allant vers le podium, lui dit qu’il va s’ennuyer, qu’il devrait encore rester un an ou deux. Le podium est empli d’émotion. Avant que ne soient joués les hymnes brésilien et britannique afin de célébrer la victoire de Senna et de McLaren, les deux anciens rivaux se serrent la main et Ayrton invite Alain à monter avec lui sur la première marche. Le geste est beau et scelle la réconciliation de ces deux très grands pilotes qui ont marqué toute une époque. Alain Prost est heureux et sourit à pleine dents. Ayrton Senna a les larmes aux yeux.

 

C’est dans ce contexte que Senna aborde le tristement célèbre Grand Prix d’Imola, dans la principauté de Saint-Marin. Dés les premiers essais, son jeune compatriote avec qui il s’est lié d’amitié, Ruben Barrichello, est victime d'une violente sortie de piste avec sa Jordan. Senna voit les images depuis son baquet. Marqué par l'accident, il se rend immédiatement au chevet de Rubens. Quelques minutes plus tard, il revient avec des nouvelles rassurantes. « Tout est OK. Rubens est en état de choc, mais c’est normal. Il a retrouvé tous ses esprits. »

 

Samedi nouveau drame lors des essais qualificatifs, Roland Ratzenberger perd la vie. Senna se rend sur les lieux de l'accident ce qui lui vaudra des réprimandes des autorités sportives. Ayrton est très marqué par les derniers évènements. Il ne veut pas participer à la course du lendemain. Jean-François Galeron qui a écrit un album consacré au triple champion du monde brésilien résume l’état d’esprit de Senna ainsi « Très affecté par l’accident de son compatriote Barrichello, Ayrton Senna voulait gagner à Imola.  Au-delà de la perspective d’un quatrième titre mondial, il veut rendre un dernier hommage à Roland Ratzenberger décédé lors des essais du samedi. Il a même demandé à son manager, l’avocat Julian Jakobi de lui trouver un drapeau autrichien pour le tour d’honneur. »

 

La suite, vous la connaissez… « Dieu avait placé sa main protectrice au-dessus de la Formule 1 pendant dix ans, il l’a enlevée l’espace d’un week-end à Imola », constatera tristement Niki Lauda. Aucun pilote ne s’était tué en Formule 1 depuis 1986.

 

 

« Ce matin, au paradis des pilotes, tout là-haut, Ayrton Senna a dû retrouver Jim Clark, Graham Hill, et Gilles Villeneuve, écrit Jérôme Bureau dans L’Équipe du 2 mai 1994. Nul doute que François Cevert, Patrick Depailler et Didier Pironi étaient là aussi. Ainsi que tous les autres, tous ceux que Senna et Ratzenberger ont rejoints ce week-end, puisque la mort avait décidé d’effectuer son ignoble rafle à Imola. »

Publié dans Hommage

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